« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

cropped-arrier-plan-nuages-jbeigess.jpgLamartine, inspiré par sa souffrance dans son poème L’isolement, nous touche directement, et pourtant, il parle davantage du vide en lui qui demande à être rempli, que d’Amour! Bien sûr, si la personne aimée est absente et que la relation a peu d’occasion de s’expérimenter dans le monde charnel, il se produit une frustration naturelle. Cette énergie peut éventuellement être investie dans une autre activité ; les frustrations sont à l’origine de nombreuses passions artistiques!

Mais si le manque de l’autre est une souffrance, il en est autrement.

Le vide, ce n’est pas de l’amour

Lorsque notre cœur a été blessé ; que nous avons eu un manque d’affection ou de sécurité dans l’enfance (défaillance, maladie ou décès d’un parent, violence, abus, abandon physiques, psychologique, etc.), ou bien que nous avons un bagage familial difficile, l’impression qu’un être peut nous combler est très intense! Nous projetons* sur l’autre tout ce qui nous a manqué, tout ce qui nous manque, et même tout ce qui nous manquera! Lorsque l’absence devient véritable souffrance, qu’on est en manque ; on expérimente notre manque affectif. L’Autre comble un espace vide en nous, qui s’avère nécessaire à notre bien-être voire à notre survie. Ce vide, si nous entrons en nous un instant, nous le connaissons depuis longtemps. D’ailleurs, peu importe la personne avec qui nous sommes en relation, elle sera chaque fois l’Objet de notre manque car nous avons un besoin profond. On voit ici que l’autre a pour mission, de nous aimer, réparant ainsi ce qui nous a fait défaut auparavant. On peut survivre, mais on ne peut pas vivre sans amour, c’est pourquoi on peut souffrir énormément jusqu’à en perdre la raison quand on se sent abandonné par la personne en qui on a misé notre « réparation » de toute une vie ; on a même dû inventer la catégorie de crime passionnel!

Les dangers pour le couple

Beaucoup de relations amoureuses n’en sont pas vraiment, car construites mutuellement sur l’accord tacite de se sécuriser l’un l’autre, autrement dit, la relation n’est pas fondée sur l’amour mais sur la peur d’être seul, ou de manquer de quelque chose (d’amour, d’argent, d’affection,etc.) . Si la peur/besoin est réciproque et aussi intense de part et d’autre, l’équilibre se fait, mais il est très fragile car si l’un des deux s’émancipe un peu, l’autre se sentira délaissé et déstabilisé et.. c’est souvent le début de la fin…

La personne émancipée : elle peut désormais combler ses manques et besoins autrement qu’auprès de l’autre personne, son autonomie la rend d’autant plus désirable. L’évolution est une quête humaine élévatrice et une personne qui trouve une sécurité intérieure ne revient plus en arrière. Si cette nouvelle assurance le/la détourne de sa relation amoureuse, c’est qu’elle n’était pas dans une relation d’amour mais d’attachement, il n’y a dans ce cas aucun regret à avoir, ceci de chaque côté. Il se peut qu’elle aille vers une nouvelle relation d’attachement aussi, si elle ne l’a pas conscientisé.

La personne délaissée : Elle se retrouve en position de fragilité car elle est entièrement dépendante d’un personne qui ne l’est plus. Elle peut ne plus être enviable et désirable, surtout si elle se montre dépendante, fragile et possessive. Les demandes de preuves d’amour, les chantages affectifs et autres projets douteux pour rapprocher la personne émancipée sont inutiles et aggravent la situation. Si elle parvient par de sordides manipulations à générer chez l’être espéré des sentiments, ils ne seront au mieux qu’oppression, culpabilité, devoir moral ou pitié, sans parler de la rancœur qui suivra dans son cœur, lorsqu’il/elle découvrira sa prison dorée. L’amour ne se demande pas ; de par sa nature libre, il refuse la contrainte.

Se sortir de la dépendance affective

Cela peut paraître dur à accepter, mais un seul être ne peut et ne pourra jamais véritablement combler les manques affectifs et les souffrances que nous avons eu auparavant. Peut-être même qu’au plus fort de votre relation amoureuse, à l’occasion d’une micro déception, vous avez pu constater que ce vide demeurait? Il n’y a rien à attendre d’une seule personne, c’est à nous seuls qu’il revient de combler nos manques. Si l’autre a gagné en assurance, en autonomie grâce à une activité épanouissante (une activité sportive ou artistique, une thérapie, grâce à la stabilité de votre couple), de nouveaux amis, des discussions constructives (explications et pardons des proches) prenez exemple et recentrez-vous ; faites des choix qui vous font plaisir et du bien. C’est en remplissant nous-même notre vide intérieur que l’on avance en terrain sûr et solide. Tout ce que vous faites pour vous, personne ne vous l’enlèvera.

Après un travail sur vous-même, sachez que si vous étiez en dépendance affective sans être amoureux(se), vous allez naturellement vous détacher affectivement, cela peut être effrayant de s’occuper de soi mais il en va de votre bien-être, et il faut parfois vivre une période douloureuse pour se délivrer.

Si vous l’aimez, puisez dans votre amour la force de vouloir son bonheur sans qu’il soit au service du vôtre et payez le prix de sa liberté. Pour vous comme pour l’autre, il n’y a pas de bonheur sans liberté. D’ailleurs si nous aimons l’autre au point de vouloir son bonheur, comment vouloir lui faire porter la charge de devoir nous aimer à notre place?

« Mon amour me manque » est donc en réalité « Mon amour pour moi me manque ».

Aimer, au sens le plus noble, c’est donner son amour gratuitement, sans attente de retour, une estime incommensurable de l’autre dans le détachement de nos blessures.

*projeter sur l’autre : attribuer à quelqu’un d’autre, nos propres sentiments, souvent parce que l’on en n’a pas encore pris conscience

 

L’isolement

Alphonse de Lamartine

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports,
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi restè-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

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